Du féminisme à la contraception : histoire de l’invention d’une pilule qui a révolutionné la sexualité

Publié le 27 septembre 2020 dans la catégorie Points de repères sexo

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Pilulle contraceptive

Pour comprendre l’impact de la pilule sur la sexualité féminine, il est utile de comprendre le contexte dans lequel la pilule a été développée et introduite.

En 1914, une infirmière américaine du nom de Margaret Sanger a imaginé une « pilule magique » qui empêcherait la grossesse ; elle a fini par inventer le terme « birth control » (contraception en français) et par fonder l’American Birth Control League (ligue pour le contrôle des naissances).

En 1917, Margaret Sanger rencontre Katharine McCormick, une femme à la fois riche et brillante, qui fut la deuxième femme à obtenir un diplôme de biologie et à étudier au Massachusetts Institute for Technology. 

Katharine McCormick et Margaret Sanger, toutes deux féministes convaincues que les femmes doivent disposer d’une contraception fiable, développent alors une solide amitié qui a contribué à alimenter leurs efforts ultérieurs pour aider au développement de la pilule. 

MargaretSanger-Underwood.LOC.jpg

Margaret Sanger — MargaretSanger-Underwood.LOC.jpg (1922) by Underwood & Underwood, PD US.

Katharine_McCormick_on_April_22,_1913.png

English: Katharine McCormick on April 22, 1913
Katharine McCormick on April 22, 1913.png (22 April 1913) by Bain, PD-Bain.

Margaret Sanger, soutenue financièrement par Katharine McCormick, était une femme très énergique, et a apporté une conscience sociale au birth control movement. 

Elle a été arrêtée au moins deux fois dans ses efforts, mais elle a fini par fonder la Panned Parenthood Federation of America (planning familial américain).

Dans les années 1930, le Dr Gregory Pincus, physiologiste, découvre que l’injection de progestérone (synthétisée à partir d’ignames mexicains) à des animaux femelles pouvait bloquer l’ovulation. 

En 1951, Margaret Sanger présente le Dr Pincus à Katharine McCormick, qui lui apporte un généreux soutien financier pour ses travaux. 

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Photograph or image of Dr. Gregory Goodwin Pincus (April 9, 1903 – August 22, 1967))
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En 1952, le Dr Pincus et Katharine McCormick contactent le Dr John Rock, gynécologue obstétricien qui était alors l’un des plus éminents spécialistes de la stérilité aux Etats-Unis, pour qu’il dirige des recherches cliniques sur des sujets féminins. 

À l’époque, le Dr Rock utilisait la progestérone comme traitement de la stérilité. Rock travaillait sur une théorie selon laquelle l’administration de progestérone pendant quelques mois pour bloquer l’ovulation, suivi d’un arrêt brutal, pourrait créer un « effet de rebond » facilitant, en théorie, la conception. 

Le Dr Pincus et le Dr Rock se rendent alors compte qu’ils utilisaient des méthodes similaires pour obtenir des résultats opposés, et ils décident de collaborer ensemble.

Lors des premières expériences du Dr Rock sur l’infertilité, il découvre que 10 mg de noréthynodrel (un progestatif synthétique) permet de supprimer efficacement l’ovulation. Cependant, il se rend compte finalement que le noréthynodrel utilisé dans ses expériences n’était pas pur, mais contaminé par du mestranol, un oestrogène synthétique qui est métabolisé en éthinylestradiol dans le foie. 

Cette découverte le conduit à utiliser du mestranol en combinaison avec le noréthynodrel comme composés de la première pilule contraceptive orale dans le premier essai clinique, en 1956.

À l’époque où le Dr Rock et le Dr Pincus collaboraient, l’expérimentation utilisant des hormones pour traiter l’infertilité était légale, mais l’utilisation à des fins contraceptives ne l’était pas. C’est pourquoi le Dr Rock et le Dr Pincus ont mené leur premier essai clinique à Porto Rico.

En 1957, ils avaient établi que 150 mg de mestranol et 10 mg de noréthynodrel étaient efficaces pour bloquer l’ovulation, et cette formulation a été approuvée pour le traitement des « troubles féminins » (c’est-à-dire les irrégularités menstruelles) en 1957.

En 1959, le laboratoire Searle (marque déposée de Pfizer) demande à la Food and Drug Administration (FDA) l’autorisation d’utiliser cette pilule comme contraceptif, ce qui lui est accordé le 9 mai 1960. 

La première pilule contraceptive orale, appelée Enovid® aux Etats-Unis et Enavid® en Grande-Bretagne, contenait 75 mg de mestranol et 5 mg de noréthynodrel. 

Bottle of Enovid 10 Mg Oral Contraceptive
Bottle of Enovid 10 Mg Oral Contraceptive. Photograph, 2018. Science History Institute. Philadelphia. https://digital.sciencehistory.org/works/f4752h555

Il est intéressant de noter que, même après avoir reçu l’approbation de la FDA, les contraceptifs oraux n’étaient pas disponibles pour les femmes mariées dans tous les États jusqu’à l’affaire Griswold contre Connecticut en 1965. Cette affaire historique concernait une loi du Connecticut qui interdisait l’utilisation de contraceptifs. La Cour suprême des États-Unis a jugé que la Constitution protégeait un droit à la vie privée et a invalidé la loi au motif qu’elle violait le « droit à la vie privée du conjoint »1.

De plus, pour les femmes non mariées, la pilule n’était pas disponible non plus dans tous les États jusqu’à l’arrêt Eisenstadt v. Baird en 19722. Ce fut une autre affaire importante de la Cour suprême qui établit le droit des personnes non mariées à utiliser la contraception tout comme les couples mariés, impliquant que les couples non mariés avaient le droit d’avoir des relations sexuelles non procréatives.

Quand au retentissement de la pilule sur le fonctionnement sexuel féminin, le fantasme de l’époque était surtout de s’imaginer que cette « libération » allait provoquer une hypersexualité chez les femmes.
En effet, en 1966, U.S. News and World Report a publié un article intitulé : « L’accès à l’information pour toutes les femmes en âge de procréer peut-il conduire à l’anarchie sexuelle ? ».

En France, la loi du 31 juillet 1920 « réprimant la provocation à l’avortement et la propagande anti-conceptionnelle » a toujours cours en France quand s’amorcent tous ces changements scientifiques et que se profilent les modifications des usages sociaux. 

  • En 1956, un groupe de médecins libre-penseurs déposent, sans aboutir, un premier projet de loi visant à abroger la loi de 1920.
  • Il faut attendre la loi Neuwirth de 1968 qui légalise l’usage de la pilule pour permettre enfin au femmes françaises de bénéficier de la contraception. A noter que cette loi interdit alors toute publicité pour la pilule en dehors des revues médicales, et n’autorise la délivrance aux mineures qu’à la condition d’une autorisation parentale (à l’époque la majorité n’est encore acquise qu’à 21 ans).
  • Les premiers centres d’information et de planification familiale sont agréés à la fin de 1973.
  • La loi du 4 décembre 1974 amende la loi Neuwirth : elle supprime le contrôle en pharmacie, autorise l’accès libre à la pilule aux mineures munies d’une prescription médicale, garantit l’anonymat des consultations dans les CPP, et autorise son remboursement par la sécurité sociale.
  • En novembre 1981 Yvette Roudy, ministre des droits de la femme, lance la première campagne télévisuelle sur la contraception.
  • En 1999, la publicité pour les contraceptifs est rendue légale.

De nos jours, les piles contraceptives modernes n’utilisent plus le mestranol, mais utilisent à la place directement son métabolite, l’éthinylestradiol. De même, l’utilisation de noréthynodrel a été remplacé par d’autres progestatifs, et c’est le type de progestatif qui détermine la génération de la pilule (pilule de première, deuxième ou troisième génération)3.

En dépit des obstacles scientifiques et des controverses sociales que la pilule a suscitées, elle est devenue un élément permanent de notre pratique médicale et de notre culture sociale. En 2008, l’enquête nationale sur la croissance des familles a révélé que 82 % des femmes américaines âgées de 18 à 44 ans avaient utilisé la pilule contraceptive orale à un moment ou à un autre de leur vie. En outre, la pilule était la principale méthode de contraception aux États-Unis et était utilisée par 17 % des femmes (10,7 millions) âgées de 15 à 44 ans à l’époque. Enfin, chez les femmes de moins de 30 ans, un pourcentage plus élevé de femmes utilisaient la pilule que toute autre méthode et, chez les 20-24 ans, 26% utilisaient la pilule, ce qui est beaucoup plus élevé que le pourcentage utilisant toute autre méthode de contraception.

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Références

  1. Griswold v. Connecticut, 381 U.S. 479 (1965)[]
  2. On the Pill (Anglais) Broché – 11 juillet 2001 de Pr Elizabeth Siegel Watkins (Auteur)[]
  3. https://tice.ac-montpellier.fr/ABCDORGA/Famille4/PROGEST.htm[]
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