Produits ultra-transformés, métabolisme et santé sexuelle
20 juillet 2026 dans Journées de santé, Maladies et sexualité par Dr Arnaud ZELER
En sexologie, l’alimentation mérite d’être abordée pour ce qu’elle peut modifier dans l’organisme : le poids, la glycémie, les lipides sanguins, la santé vasculaire et certains marqueurs de la fonction reproductive. Ces éléments participent à l’évaluation d’une difficulté érectile ou d’un projet de grossesse qui n’aboutit pas. En pratique, l’entretien explore souvent avec précision les traitements, les hormones ou le stress. Les repas, l’activité physique, le sommeil, le tabac et les autres substances ne sont parfois évoqués qu’en quelques mots.1
Les recherches consacrées à la junk food et aux produits ultra-transformés apportent des informations utiles, à condition de regarder ce qu’elles ont réellement mesuré. Les essais portent surtout sur l’apport énergétique, le poids, les paramètres métaboliques, certaines hormones et des marqueurs spermatiques. Le désir, l’excitation, l’orgasme, les douleurs et la satisfaction sexuelle restent très peu étudiés dans ce domaine. La santé sexuelle apparaît donc à la rencontre de données directes, encore limitées, et de facteurs vasculaires, métaboliques ou reproductifs déjà mieux connus.
Junk food, qualité nutritionnelle et ultra-transformation
« Junk food » est une expression courante, sans définition scientifique unique. Elle désigne habituellement des aliments ou des repas recherchés pour leur goût, leur prix ou leur facilité d’accès, souvent riches en énergie, en sel, en sucres ou en graisses et pauvres en fibres. Un hamburger, une pizza ou un dessert peuvent toutefois être préparés avec des ingrédients et des procédés très différents. Le nom du plat ne suffit pas à décrire sa qualité nutritionnelle ni son degré de transformation.
La classification NOVA propose un autre regard. NOVA est un nom propre choisi par ses auteurs ; ses lettres ne développent aucune expression. Elle répartit les aliments en quatre groupes selon la nature, l’ampleur et la finalité de leur transformation. Son groupe 4 réunit les produits ultra-transformés : des formulations industrielles qui associent généralement des substances extraites ou dérivées d’aliments, des additifs et des procédés destinés à modifier le goût, la texture, la conservation ou la facilité d’emploi. La liste des ingrédients et le mode de fabrication déterminent le classement. Une recette biologique, végétale ou vendue sous une image « saine » peut ainsi appartenir au groupe 4.23
Le Nutri-Score renseigne sur le profil nutritionnel ; NOVA décrit le degré de transformation. Une analyse de la base Open Food Facts a retrouvé des produits NOVA 4 dans toutes les catégories du Nutri-Score. Ces outils répondent à des questions différentes et doivent être lus avec l’ensemble de l’alimentation, la fréquence de consommation et la taille des portions.4
Ce que montrent les essais chez l’être humain
En 2019, une équipe des National Institutes of Health américains a accueilli vingt adultes pendant quatre semaines dans une unité de recherche clinique. Chaque personne a suivi successivement deux semaines d’alimentation ultra-transformée et deux semaines d’alimentation non transformée. Les menus proposés étaient comparables pour les calories, les macronutriments, le sucre, le sel et les fibres, et les participants mangeaient à volonté. Pendant la période ultra-transformée, ils ont consommé en moyenne 508 kilocalories supplémentaires par jour et pris 0,9 kg ; pendant l’autre période, ils ont perdu 0,9 kg. Cet essai établit qu’à composition nutritionnelle proposée comparable, la forme ultra-transformée des repas peut favoriser une consommation énergétique plus importante. Il ne comportait aucune mesure de la fonction sexuelle.5
Un second essai croisé, publié en 2025, a étudié 43 hommes soumis pendant trois semaines à un régime ultra-transformé puis pendant trois semaines à un régime non transformé, dans un ordre attribué au hasard. Le régime ultra-transformé s’est accompagné d’une évolution défavorable du poids et du rapport entre les fractions LDL et HDL du cholestérol, y compris lorsque l’excès calorique était pris en compte. Les chercheurs ont également observé une diminution de l’hormone folliculo-stimulante, ou FSH, qui participe à la spermatogenèse, ainsi qu’une tendance à la baisse de la motilité totale des spermatozoïdes. Ces variations portent sur des marqueurs biologiques ; l’étude n’était pas conçue pour mesurer la probabilité de concevoir un enfant ni la qualité de la vie sexuelle.6
Dans ce même essai, la concentration sanguine d’un métabolite de phtalate, le cxMINP, avait tendance à augmenter pendant le régime ultra-transformé. Les chercheurs n’ont pas identifié la source exacte de cette exposition et n’ont pas démontré qu’elle expliquait les variations hormonales ou spermatiques observées. Ce résultat constitue une piste de recherche. Il ne permet actuellement d’attribuer un trouble sexuel ou reproductif à un emballage ou à un additif précis.6
Fertilité : des signaux à interpréter avec précision
Les résultats masculins décrits en 2025 complètent les connaissances sur l’influence de l’alimentation et de l’état métabolique sur la reproduction. Une baisse de FSH ou une modification de la motilité spermatique ne suffit pas à diagnostiquer une infertilité. Le bilan d’une infertilité et son retentissement sur la sexualité reposent sur l’histoire du couple ou des partenaires, la durée du projet de grossesse, les cycles, les antécédents, l’examen et, selon la situation, le spermogramme et les explorations gynécologiques.7
Chez les femmes, une analyse transversale de l’enquête américaine NHANES a porté sur 3 601 participantes âgées de 18 à 44 ans. Après appariement statistique, 1 645 dossiers ont été comparés. Les femmes situées dans le quartile de consommation le plus élevé de produits ultra-transformés déclaraient plus souvent un antécédent d’infertilité que celles du quartile le plus faible : l’odds ratio ajusté était de 1,43, avec un intervalle de confiance à 95 % allant de 1,03 à 2,00. L’alimentation avait été estimée par un rappel des consommations des vingt-quatre dernières heures et l’infertilité par questionnaire. Comme l’exposition et l’antécédent étaient recueillis au même moment, cette étude décrit une association et ne permet pas de reconstituer l’ordre des événements ni d’établir un lien causal.8
Fonction érectile et santé métabolique
La dysfonction érectile peut associer des mécanismes vasculaires, métaboliques, hormonaux, neurologiques, médicamenteux et psychosexuels. Son évaluation recherche notamment une hypertension artérielle, une dyslipidémie, un diabète, un excès de poids, une inactivité physique, un tabagisme, des troubles de l’humeur et des difficultés relationnelles. L’alimentation prend place dans ce tableau général par ses liens avec le métabolisme et la santé cardiovasculaire.1
Les recommandations françaises associent l’éducation thérapeutique, l’amélioration du mode de vie et la prise en charge des maladies associées aux traitements spécifiques de la dysfonction érectile. Une méta-analyse publiée en 2026 a réuni seize essais randomisés et 1 477 participants. Les interventions portant sur l’alimentation, l’activité physique ou les deux amélioraient modestement les scores de fonction érectile, avec une différence moyenne de 2,35 points et un niveau de preuve jugé modéré. Les protocoles étaient très divers et aucun résultat n’isole l’effet d’une réduction des seuls produits ultra-transformés.910
Désir, plaisir et vécu corporel
Les études disponibles ne répondent presque pas aux questions que les patients posent en consultation : une alimentation très industrielle modifie-t-elle le désir, l’excitation, la lubrification, l’orgasme, les douleurs ou la satisfaction ? Les essais de Hall et de Preston n’ont pas recueilli ces dimensions, et l’étude NHANES sur l’infertilité ne les a pas davantage explorées.111213
En consultation, l’alimentation conserve une place à travers le diabète, les maladies cardiovasculaires, le surpoids et l’obésité, la fatigue, l’humeur ou l’image corporelle. Chacun de ces facteurs peut intervenir dans une plainte sexuelle et mérite sa propre évaluation. Le récit du patient reste indispensable : évolution du désir, qualité de l’excitation, présence de douleurs, contexte relationnel, médicaments, sommeil et manière dont les repas s’organisent au quotidien. Une prise en charge sérieuse évite d’attribuer toute difficulté au poids ou à l’assiette.
Comment en parler en consultation ?
Quelques questions simples donnent davantage d’informations qu’une injonction à « mieux manger ». Combien de repas sont pris dans une journée ? Sont-ils cuisinés, livrés, achetés prêts à consommer ou sautés faute de temps ? Les boissons sucrées ou alcoolisées sont-elles quotidiennes ? Le travail de nuit, la précarité, la solitude, les douleurs ou la fatigue compliquent-ils les courses et la préparation des repas ? Ces réponses permettent de proposer des changements réalisables et de repérer les situations qui nécessitent l’aide d’un médecin traitant ou d’un professionnel de la nutrition.
Le prix des aliments, l’offre disponible à proximité, les horaires de travail, l’insécurité alimentaire et les conditions sociales influencent fortement la consommation de produits ultra-transformés. Une revue systématique de 55 études nationales a retrouvé des écarts selon l’âge, le territoire, le revenu, l’insécurité alimentaire et d’autres caractéristiques sociales, avec des résultats variables d’un pays à l’autre. Le conseil clinique doit tenir compte de ces contraintes et préserver la personne de toute culpabilisation.14
Une difficulté érectile persistante justifie un entretien médical et sexuel, un examen orienté et, selon la situation, un dosage de la glycémie ou de l’hémoglobine glyquée, un bilan lipidique et un dosage matinal de la testostérone totale. Un projet de grossesse sans résultat conduit également à une évaluation adaptée à l’âge, aux antécédents, aux cycles et à la durée des essais. L’étude de l’alimentation s’ajoute à ces bilans, qui restent indispensables.17
Un enjeu clinique et collectif
Les choix individuels se forment dans un environnement où l’industrie agit sur la formulation, le prix, la disponibilité et la publicité des produits. Une série publiée dans The Lancet décrit des leviers de santé publique portant sur le marketing, l’étiquetage, la distribution, l’accessibilité économique et les environnements alimentaires. L’information donnée en consultation peut aider une personne ; la réduction de l’exposition de toute une population dépend aussi de décisions collectives.15
La part des produits ultra-transformés varie selon chaque difficulté sexuelle ou reproductive et selon l’ensemble du contexte clinique. Les essais montrent des effets sur l’apport énergétique, le poids, certains paramètres métaboliques et plusieurs marqueurs reproductifs. Ces résultats donnent une raison solide d’intégrer l’alimentation à l’histoire clinique, avec la même précision que l’activité physique, le sommeil, le tabac, les traitements et le contexte psychosexuel.
Références
- European Association of Urology. Management of erectile dysfunction. EAU Guidelines on Sexual and Reproductive Health, édition 2026. Lire la recommandation[↩][↩][↩]
- Monteiro CA, Cannon G, Moubarac JC, Levy RB, Louzada MLC. The UN Decade of Nutrition, the NOVA food classification and the trouble with ultra-processing. Public Health Nutrition. 2018;21(1):5-17. https://doi.org/10.1017/S1368980017000234[↩]
- Monteiro CA, Cannon G, Levy RB, et al. Ultra-processed foods: what they are and how to identify them. Public Health Nutrition. 2019;22(5):936-941. https://doi.org/10.1017/S1368980018003762[↩]
- Romero Ferreiro C, Lora Pablos D, Gómez de la Cámara A. Two Dimensions of Nutritional Value: Nutri-Score and NOVA. Nutrients. 2021;13(8):2783. https://doi.org/10.3390/nu13082783[↩]
- Hall KD, Ayuketah A, Brychta R, et al. Ultra-processed diets cause excess calorie intake and weight gain: an inpatient randomized controlled trial of ad libitum food intake. Cell Metabolism. 2019;30(1):67-77.e3. https://doi.org/10.1016/j.cmet.2019.05.008[↩]
- Preston JM, Iversen J, Hufnagel A, et al. Effect of ultra-processed food consumption on male reproductive and metabolic health. Cell Metabolism. 2025;37(10):1950-1960.e2. https://doi.org/10.1016/j.cmet.2025.08.004[↩][↩]
- Collège national des gynécologues et obstétriciens français. Prise en charge de première intention du couple infertile. Recommandations pour la pratique clinique CNGOF 2022. Journal of Gynecology Obstetrics and Human Reproduction. 2024. Lire la recommandation[↩][↩]
- Su X, Chen G, Shi S, et al. Association between ultra-processed foods and female infertility: a large cross-sectional study. BMC Public Health. 2025;25:2213. https://doi.org/10.1186/s12889-025-23458-w[↩]
- Huyghe E, Kassab D, Graziana JP, et al. Therapeutic management of erectile dysfunction: the AFU/SFMS guidelines. Progrès en Urologie. 2025;35(3):102842. https://doi.org/10.1016/j.fjurol.2024.102842[↩]
- Li T, He X, Huang W, et al. Efficacy of lifestyle interventions in treating erectile dysfunction: a systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. Journal of Sexual Medicine. 2026;23(6):qdag137. https://doi.org/10.1093/jsxmed/qdag137[↩]
- Hall KD, Ayuketah A, Brychta R, et al. Cell Metabolism. 2019;30(1):67-77.e3. Consulter l’étude[↩]
- Preston JM, Iversen J, Hufnagel A, et al. Cell Metabolism. 2025;37(10):1950-1960.e2. Consulter l’étude[↩]
- Su X, Chen G, Shi S, et al. BMC Public Health. 2025;25:2213. Consulter l’étude[↩]
- Dicken SJ, Qamar S, Batterham RL. Who consumes ultra-processed food? A systematic review of sociodemographic determinants of ultra-processed food consumption from nationally representative samples. Nutrition Research Reviews. 2024;37(2):416-456. https://doi.org/10.1017/S0954422423000240[↩]
- Scrinis G, Popkin BM, Corvalan C, et al. Policies to halt and reverse the rise in ultra-processed food production, marketing, and consumption. The Lancet. 2025;406(10520):2685-2702. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(25)01566-1[↩]
























