De la honte au plaisir : ce que près de 3 000 témoignages racontent du squirting
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En 2021, nous avions relayé l’appel à participation de Nicolas Cesson, qui souhaitait mieux comprendre ce que vivent les femmes fontaines et leurs partenaires. Près de 3 000 personnes ont participé à son enquête. Nous lui redonnons aujourd’hui la parole pour partager ce que leurs témoignages lui ont appris et présenter le livre qu’il en a tiré, Squirting : Au-delà du mystère et du tabou.
Article invité
Nicolas CESSON est infirmier et sexologue.
Dans le cadre de son mémoire de fin d’études en sexologie humaine à l’université Toulouse III, il a mené une enquête internationale auprès des femmes fontaines et de leurs partenaires. Son objectif était de mieux comprendre leur ressenti face aux émissions-fontaines, dans leurs dimensions psychologiques, sexologiques et sociales.
Il est l’auteur du livre Squirting : Au-delà du mystère et du tabou, issu de ce travail.
Par Nicolas Cesson
Les contenus en ligne consacrés au squirting sont nombreux : vidéos, tutoriels, témoignages, conseils pour « y arriver » et débats sur la nature du liquide. Cette visibilité spectaculaire, parfois présentée comme le signe d’une sexualité féminine libérée, ne donne pas toujours aux femmes les repères nécessaires pour comprendre ce que leur corps vient de produire.
Dans cette enquête, j’ai étudié le vécu des femmes et de leurs partenaires avant, pendant et après la découverte d’une émission-fontaine. Les 2 935 témoignages décrivent des expériences et des questions rarement abordées dans les contenus en ligne; j’en présente ici les principaux enseignements.
Un phénomène visible, chez des femmes souvent seules face à leurs questions
Lorsqu’une femme découvre une émission-fontaine, elle sait rarement immédiatement ce qui vient de se produire. Même celles qui connaissaient le phénomène passent presque toujours par un moment incontournable : celui du questionnement.
« Qu’est-ce qui se passe ? », souvent suivi de « Est-ce que c’est de l’urine ? »
Cette interrogation physiologique cache en réalité une série de questions bien plus intimes.
Elle peut vouloir dire :
« Est-ce normal ? »
« Suis-je devenue incontinente ? »
« Est-ce que mon partenaire va trouver ça sale ? »
« Pourquoi mon corps fait-il cela maintenant ? »
« Est-ce un orgasme différent ? »
Ou encore : « Est-ce que cela va se reproduire ? »
Notre enquête montre combien les femmes disposent de peu de repères professionnels lorsqu’elles cherchent des réponses. Environ 6 % seulement d’entre elles ont interrogé un professionnel de santé au sujet du phénomène. À l’inverse, plus de la moitié avaient recherché de l’information sur Internet. Plus préoccupant pour notre discipline, les participantes ayant consulté un professionnel ne jugeaient pas nécessairement les réponses obtenues plus complètes que celles trouvées sur Internet.
Le squirting est très visible dans la culture, mais reste peu abordé dans les espaces traditionnels d’éducation et de santé sexuelle. Les femmes construisent souvent elles-mêmes leurs explications à partir des informations disponibles.
La première émission-fontaine peut surprendre et susciter des questions
Les premières réactions vont du plaisir et de la curiosité à la surprise, la gêne ou l’inquiétude; certaines femmes craignent d’avoir uriné pendant le rapport.
La honte peut apparaître lorsque le liquide mouille les draps, que le partenaire réagit ou qu’il faut interrompre le rapport pour comprendre la situation. L’émission devient alors concrète et visible, tandis que le regard porté sur soi et la réaction du partenaire influencent la manière dont la femme vivra cette expérience.
Le vécu des émissions-fontaines évolue avec le temps.
L’enquête montre que le vécu des émissions-fontaines évolue avec le temps : une expérience d’abord embarrassante ou inquiétante peut devenir plus familière et parfois plus agréable à mesure que la femme comprend le phénomène. La peur de l’incontinence et la honte peuvent alors reculer, tandis que le plaisir, la satisfaction ou l’apaisement prennent davantage de place.
Une femme qui pense avoir « fait pipi au lit » ne vit pas la même expérience qu’une femme qui reconnaît une réaction sexuelle déjà connue de son corps.
C’est une observation classique en sexologie, mais particulièrement visible ici : nos réactions corporelles ne prennent leur sens qu’à travers nos connaissances, notre histoire, nos représentations et la manière dont elles sont accueillies par l’autre.
Le partenaire au cœur du ressenti
Les émissions-fontaines constituent aussi une expérience relationnelle : chez certaines femmes, la réaction du partenaire lors du premier épisode reste ancrée dans leurs souvenirs pendant des années.
Une réaction calme et rassurante peut faciliter l’acceptation du phénomène; un signe de dégoût ou d’inquiétude peut installer une gêne durable.
Une réaction valorisante peut aussi créer une attente de répétition. Certains partenaires souhaitent reproduire l’émission-fontaine, parfois présentée comme le signe d’un plaisir « supérieur », et la femme peut alors se sentir tenue de produire de nouveau cette réponse. Ces attentes, comme les jugements de dégoût, peuvent peser sur son vécu.
Les témoignages décrivent des vécus différents selon les femmes, leurs partenaires et les situations.
Émission-fontaine et orgasme peuvent survenir ensemble ou séparément.
Les émissions-fontaines et l’orgasme peuvent survenir ensemble ou séparément : certaines femmes décrivent des émissions pendant des orgasmes intenses, d’autres connaissent une émission sans orgasme, et certaines ont des orgasmes satisfaisants sans jamais connaître d’émission-fontaine.
Cette distinction aide à nuancer les images pornographiques qui font du jet de liquide une preuve visible du plaisir féminin. Dans notre enquête, seules 18,9 % des participantes associaient systématiquement l’émission-fontaine à l’orgasme, alors que sa visibilité peut conduire à la confondre avec une preuve d’orgasme ou de plaisir intense.
Les femmes découvrent les émissions-fontaines dans des parcours variés.
Malgré la taille de notre enquête, aucun profil ne permet de prédire clairement quelles femmes connaîtront des émissions-fontaines; ces résultats ne définissent donc pas de « profil type ».
Les premiers épisodes peuvent survenir très tôt ou beaucoup plus tard. Certaines femmes découvrent le phénomène seules, notamment pendant la masturbation ; d’autres dans une nouvelle relation, parfois après des années de sexualité sans émission-fontaine.
Deux trajectoires revenaient régulièrement dans les témoignages, sans constituer des profils prédictifs ni des catégories statistiques : de jeunes femmes découvraient cette réaction seules, souvent pendant la masturbation et parfois grâce à un sextoy; d’autres, plus âgées, la découvraient dans une relation qu’elles décrivaient comme plus attentive ou sécurisante, après une longue relation vécue comme peu satisfaisante sur le plan sexuel. Ces récits rappellent combien la sexualité se construit dans le temps, en lien avec la connaissance du corps, le contexte, la confiance et la relation.
Les femmes cherchent à comprendre leur vécu des émissions-fontaines.
Pendant longtemps, le débat autour du squirting s’est concentré sur une question :
« Est-ce de l’urine ? »
La recherche physiologique était nécessaire. Les travaux disponibles montrent aujourd’hui que le liquide abondant émis lors du squirting est principalement d’origine vésicale et qu’il est expulsé par l’urètre. Il peut également comporter une contribution des glandes para-urétrales. Sa composition comporte donc des marqueurs urinaires. Ces données précisent l’origine du liquide et son trajet. Les femmes cherchent aussi à savoir si l’émission est normale, comment la comprendre et quelle place lui donner. Car lorsqu’une patiente vous demande si elle a fait pipi ou si elle est incontinente, elle cherche souvent aussi à savoir si ce qui vient de se passer est normal ou pathologique, comment le comprendre et quelle place lui donner.
La sexologie étudie les mécanismes corporels et les représentations qui influencent ce vécu.
Le vécu des émissions-fontaines varie d’une femme à l’autre.
Les émissions-fontaines peuvent être vécues avec plaisir, gêne ou indifférence. Les témoignages ne justifient pas d’en faire une norme sexuelle.
Toutes les femmes ne connaissent pas d’émissions-fontaines. Certaines en connaissent souvent, d’autres rarement, d’autres une seule fois. Certaines les apprécient énormément ; certaines y sont indifférentes ; d’autres préféreraient ne pas en avoir.
Toutes ces expériences sont légitimes, car aucune émission-fontaine n’est à réussir pour avoir une sexualité épanouie, et son absence n’empêche pas une vie sexuelle satisfaisante. Le squirting ne correspond pas à un orgasme supérieur et ne mesure pas objectivement l’intensité du plaisir.
De l’enquête au livre

Le décalage entre la visibilité du squirting et le manque d’informations accessibles aux femmes et à leurs partenaires m’a conduit à poursuivre ce travail de vulgarisation. Après l’enquête, les échanges avec les participantes, les travaux scientifiques et les présentations professionnelles, j’ai rassemblé les connaissances sur l’anatomie, les représentations et les expériences liées aux émissions-fontaines dans un livre accessible à tous.
C’est dans cet esprit qu’est né son livre sur les émissions-fontaines, nourri de 3 000 témoignages. Il rassemble les connaissances disponibles et aide à comprendre ce que ces émissions peuvent représenter pour celles et ceux qui les vivent. Squirting : Au-delà du mystère et du tabou
Le livre tente notamment de répondre aux questions que des milliers de femmes se sont déjà posées, parfois seules ou en couple :
Qu’est-ce qui vient de se passer ?
Est-ce normal ? Ai-je un problème ?
Pourquoi maintenant ?
Quelle place cette expérience prend-elle dans ma sexualité ?
Le livre de Nicolas Cesson prolonge l’enquête menée auprès de 2 935 participantes et partenaires dans plus de 80 pays. Il met leurs témoignages en regard des connaissances sur l’anatomie, l’origine du liquide, le plaisir et l’orgasme.






